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Samedi 24 décembre 2005 6 24 /12 /Déc /2005 12:03

Et si le cinéma quittait la salle ? par Thomas Sotinel

LE MONDE | 14.10.05 | 14h15  •  

 

 








Le propos a été tenu par un grand cinéaste américain : "La projection en salles n'est plus qu'un événement mineur dans la vie d'un film." Ce constat de Martin Scorsese lors de l'inauguration de la nouvelle Cinémathèque française, tandis qu'on s'apprêtait à voir Le Fleuve, de Jean Renoir, prend un poids particulier.

 

On dirait en effet que tout concourt ­ la chute de la fréquentation, le succès du DVD et la prolifération de la piraterie ­ à écarter le spectateur de film des salles de cinéma. C'est déjà chose faite en Grande-Bretagne, par exemple, où l'essentiel de la consommation de films emprunte la voie du DVD. La question se pose, aujourd'hui, au coeur même de l'économie mondiale du cinéma. Les dirigeants des studios hollywoodiens vont-ils baisser les bras, arrêter de lutter contre une tendance que rien, depuis l'apparition de la télévision, n'a su durablement inverser ? Le rituel publicitaire, médiatique et collectif de la sortie en salles va-t-il perdre la place qu'il a gardée dans la vie sociale ?

 

Aux Etats-Unis, les chiffres sont inquiétants. Le box office (en français, la "caisse d'un cinéma") n'a rapporté que 3,53 milliards de dollars cet été, contre 3,86 milliards l'année précédente, pendant que la fréquentation chutait de 11,5 % pour la même période (en France, la baisse du nombre d'entrées a été de 20 %).

 

Cette baisse touche un modèle économique très fragile. Désormais, les recettes en salles ne représentent plus que 16 % des revenus générés par les films que produisent les studios hollywoodiens. Le reste provient des droits de diffusion à la télévision et de l'édition en DVD. Or le coût d'une sortie va sans cesse croissant. C'est vrai particulièrement aux Etats-Unis, où le budget de lancement d'un film ne cesse de d'augmenter.

 

Dans une récente chronique sur le site Slate, Edward Jay Epstein, l'un des observateurs les plus avisés de l'économie d'Hollywood, estimait que le film The Negotiator (1998), avec Samuel Jackson, avait coûté à son studio 43,5 millions de dollars en production (un chiffre modeste pour Hollywood), auquel il a fallu ajouter 40,28 millions de dollars de budget publicitaire et 12,32 millions de frais de tirage et d'expédition de copies. Les recettes mondiales s'étant élevées à 88 millions de dollars, Epstein calcule que, pour chaque dollar rapporté, Warner a dû en investir 1,40.

 

Le modèle inventé par Steven Spielberg et Lew Wasserman a donc atteint ses limites. En 1975, le réalisateur et le distributeur des Dents de la mer avaient compris que le cinéma en salles ne retrouverait jamais une audience captive et qu'il faudrait désormais constituer un public à chaque film, en faisant un événement de sa sortie. Le requin ouvrit la voie aux Jedi (La Guerre des étoiles) ou à la saga Indiana Jones, et à leurs lointains descendants, Harry Potter ou Frodon Baggins (Le Seigneur des anneaux).

 

Cette technique peut encore rester rentable, comme le montrent les chiffres astronomiques de La Revanche des Sith, dernier épisode de La Guerre des étoiles, lors de son premier week-end d'exploitation en Amérique du Nord : 108 millions de dollars pour le film de George Lucas. Mais ce chiffre s'effondre en quelques jours et, aux Etats-Unis, la carrière d'un film en salles ne dépasse que rarement deux mois.

 

En même temps, le délai qui sépare la sortie du film de son édition en DVD diminu ­ - il se réduit à quatre mois, toujours aux Etats-Unis, dans le cas des films pour enfants. C'est à ce moment que les studios réalisent leurs profits. On ne s'étonne donc pas d'apprendre que le nouveau PDG de Disney, Roger Iger, a publiquement envisagé d'abolir complètement la "fenêtre" qui sépare exploitation en salles et édition en DVD, tout en sachant que nombre de spectateurs potentiels d'un film diffèrent leur vision pour attendre la sortie dans les vidéo-clubs.

 

Il arrive alors souvent que la version DVD du film soit assez différente de celle que l'on a pu voir sur un grand écran. Avec leurs scènes coupées (pour des raisons de durée ou de bienséance) pour l'exploitation en salles et rétablies sur le disque, leurs fins alternatives, leurs chapitres accessibles directement, les films sur DVD ne se voient pas de la même manière que les films en salles. Ce phénomène n'est pas sans précédent : les films ont souvent été modifiés en fonction de leur mode d'exploitation, qu'il s'agisse de les montrer à la télévision à des heures de grande écoute ou aux passagers d'un avion.

 

Et que dire des autres modes de consommation que Martin Scorsese a énumérés dans son discours à la Cinémathèque, le 26 septembre : "Les jeunes peuvent désormais télécharger des films sur leurs téléphones portables, sur les PlayStation, mais la question de savoir s'ils regardent vraiment un film mérite d'être posée."

 

UN ENJEU COLLECTIF

 

Entre l'intégrité des oeuvres et le retour sur investissement, les grands studios n'hésitent pas. Mais, avant de franchir le pas et de reléguer la sortie en salles dans les marges, les grands studios se heurtent à un problème pour l'instant insurmontable (heureusement, dirait Martin Scorsese) : le cérémonial médiatique et commercial qui entoure l'apparition d'un film conserve une puissance sans égale dans l'économie des industries culturelles.

 

D'abord, parce qu'il reste le premier pourvoyeur de célébrités. Il n'est pas besoin de monter jusqu'aux sommets de l'Olympe hollywoodien pour le constater : lors de la sortie en juillet de Serial noceurs, de David Dobkin, les acteurs Owen Wilson et Vince Vaughn ont été traités comme des étoiles de première grandeur, occupant à eux deux tout l'espace médiatique nord-américain, des quotidiens les plus élitistes aux talk-shows télévisés les plus populaires.

 

Ajoutons que la sortie d'un film reste un enjeu collectif dans les pays qui demeurent de grands consommateurs de cinéma en salles. Le septième art y conserve une place de choix dans la presse généraliste. Et il n'est pas besoin de surfer très loin sur la Toile pour tomber sur des discussions enflammées aussi bien au sujet du dernier film dont Vin Diesel tient la vedette que de Broken Flowers, de Jim Jarmusch. Il n'est pas jusqu'aux efforts effrénés des pirates pour devancer l'heure de la sortie en salles qui ne soit un hommage à l'importance de cette échéance.

 

Ces atouts, pour l'instant irremplaçables, suffisent à garantir l'avenir à court terme de la projection en salles. Mais on peut imaginer que les promoteurs de l'actuel système de promotion-communication, qui propulse les films dans la conscience collective, lui découvrent une alternative. Il reste aussi à trouver une solution économique viable à l'équipement des salles de cinéma en matériel de projection numérique, de façon que l'inévitable digitalisation de la chaîne de la production et de l'exploitation commerciale des films ne se traduise pas par un rétrécissement drastique du parc de salles.

 

Mais le vrai secret du pouvoir quasi magique du cinéma tient à sa double nature, jadis définie par Malraux : à la fois art et industrie. On l'aura compris, ce qui préside aux actuelles mutations relève d'une logique industrielle dans le meilleur des cas, financière la plupart du temps. Si les patrons des studios ne se résolvent pas à rendre aux créateurs la place qu'ils ont perdue ces vingt dernières années dans la répartition des pouvoirs au sein de l'industrie cinématographique, Martin Scorsese sera le héraut d'un art mort.

 

Thomas Sotinel

 

Article paru dans l'édition du 15.10.05

 

Par Thomas Sotinel - Publié dans : circuitcvl
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